Phénomènes nains
Cet article est paru dans Le MotDit, Vol. 27, No. 13, le 3 avril 2002
Décorations jardinières souvent qualifiées de ridicules, les nains de jardin sont malgré tout un véritable phénomène de société. En Europe, ces créatures de porcelaine au bonnet rouge ne cessent d’inspirer de vives réactions, dont les plus médiatisées sont certainement celles du Front de Libération des Nains de Jardin (FLNJ). Les actions de ce groupe basé à Alençon, en France, consistent essentiellement à voler des nains de jardin pour ensuite les relâcher en forêt, soi-disant leur milieu naturel. Les réactions au sujet des nains décoratifs sont très divisées : beaucoup les méprisent, d’autres s’y attachent, et, paradoxalement, plusieurs s’y attachent car ils aiment les mépriser. Bien sûr, la plupart des gens ne les considèrent pas sérieusement. Lorsque le sujet de nain de jardin est abordé, l’humour décalé du second degré est inévitablement enclenché. Mais, au fait, ma foi, d’où viennent donc ces joyeux ornements jardiniers ?
La nébuleuse origine du nain de jardin contribue grandement au mystère qui l’entoure. Certains soutiennent que le personnage descend du dieu égyptien Bès, ou encore du dieu gréco-romain Priape. Ces deux dieux, hautement virils et physiquement semblables au nain de jardin, symbolisent la fertilité de la terre. Ceci expliquerait la fonction de gardes jardiniers que connaissent aujourd’hui nos statuettes barbues.
D’après la théorie germanique, les nains de jardin seraient plutôt inspirés des pygmées qui travaillaient dans les mines au Moyen Âge. Ils auraient été vêtus de couleurs vives pour être visibles et de bonnets rouges rembourrés d’herbe pour être protégés des éboulis. Ces pygmées ingénieux et habiles, travaillant dans les ténèbres souterraines, n’auraient pas tardé à être considérés comme étant maléfiques. Les dirigeants des mines auraient donc conçu des statuettes à leur effigie afin de se protéger des forces démoniaques. Ces statuettes auraient alors connu un vif succès populaire, jusqu’à être industrialisée au XIXe siècle, grâce à l’initiative de Philipp Griebel. Peu à peu, cet ornement de pelouse est devenu bien ancré dans la culture populaire.
L’Allemagne, avec ces 27 millions d’habitants jardiniers, est maintenant la référence mondiale du nain de jardin. Elle les confectionne jalousement selon une rigoureuse tradition, ce qui n’est pas sans créer des conflits avec son rival polonais, qu’elle accuse d’imitation. Avant la chute du mur de Berlin, pourtant, la production de nains de jardin en Allemagne de l’Est était contrôlée de près. On voyait en ces gardiens protecteurs de récoltes des éléments contraires au communisme alors en vigueur. Ils étaient donc contraints à être exclusivement produits pour l’exportation. Plus tard, en fait, certaines personnes en sont venus à considérer ces nains comme étant justement empreints de symboles anticapitalistes : manque de vigueur dans le travail (pour cause de porcelaine), bonnets rouges, laisser-aller pileux de la barbe…
Les nains de jardin, malgré leur popularité, sont le symbole par excellence du mauvais goût, du kitsch. Tellement, en fait, que les membres du FLNJ considèrent les enlèvements de nains comme étant un service rendu à leurs propriétaires « beaufs et ringards ». En aucune façon se sentent-ils voleurs ; ils sont plutôt des libérateurs, veillant au bien de ces bonhommes exploités et ridiculisés. En fait, ne nous le cachons pas, la plupart de ces « libérateurs » commettent leur premier vol de nains simplement pour le défi et le sentiment de délire qu’apporte la situation. Ils trouvent alors ces décorations moches et sans valeur. Pourtant, comme l’expliquent les membres de la FLNJ, lorsque les enlèvements de nains se succèdent, ils se mettent à apprécier leur compagnie, et en viennent même à les garder de plus en plus longtemps avant de les libérer en forêt : « Parfois, certains libérateurs se sont mis à mieux comprendre les nains. D’autres se sont mis à les aimer. »
Ce que les libérateurs font avec les nains avant de les relâcher dans la nature varie fortement d’une personne à l’autre. Certains dressent une liste de revendications devant être acceptée par les propriétaires, veillant ainsi à l’amélioration de la qualité de vie des nains. Par exemple, ils peuvent exiger que les nains soient davantage protégés contre les animaux (qui s’amusent parfois à uriner sur eux), ou encore qu’ils ne soient pas rentrés dans le garage le soir (ce qu’ils n’aiment pas, semble-t-il). D’autres libérateurs les repeignent, leur donnent un prénom et une nouvelle personnalité. « Parfois, on imagine des mises en scène entre les nains. » Aussi, suivant une tradition britannique née bien avant Amélie Poulain, certains nains partent en voyages et envoient régulièrement des cartes postales à leurs propriétaires.
Contrairement à ce que l’on serait tentés de croire, les jeunes banlieusards désœuvrés ne sont pas les seuls à commettre de tels actes. Prenons le cas de Simon Whitfield, médaillé d’or à Sydney et pourtant ex-voleur de nain. Lors d’un précédent passage en Australie, il en avait dérobé un, se trouvant ainsi avec un barbu compagnon de voyage. Le nain, au fil des compétitions de son kidnappeur, a ainsi pu parcourir le monde, expérience rarement vécue par les très sédentaires créatures de son espèce. Rassurant ses propriétaires dans de nombreuses cartes postales, le nain a sagement regagné sa terre natale, juste à temps pour le début des Jeux de 2000.
Vous l’aurez compris : les libérateurs de nains se moquent en réalité bien plus des propriétaires de nains de jardin que de leurs créatures, complices et aventureuses. Or, les « nanophiles » souffrent littéralement de ce mépris populaire. Non seulement sont-ils désormais contraints de rentrer leurs nains tous les soirs ou de carrément les cimenter au sol, ils sont souvent victimes d’injustices de la part d’une majorité irrespectueuse envers cette culture. Prenons le cas du conférencier Daniel Cueff, qui a tenté d’organiser, dans sa commune, un festival international de nains de jardin. Le projet n’a jamais eu lieu, les commanditaires potentiels et les élus de la région étant tous trop soucieux de l’image néfaste que pourrait leur donner cet événement. D’autres cas existent : notamment ceux des fameux concours du « plus beau jardin », où la présence de nains pénaliserait exagérément les participants.
Au début des années 1960, l’éminent professeur de nanologie (la science du nain de jardin), Fritz Friedmann, a fondé l’Association Internationale pour la Protection des Nains de Jardin (AIPNJ) dans le but de faire respecter ces mythiques ornements : « Ils sont volés, pulvérisés, pris en otages ou méprisés. Nous les défendons contre la médisance, les insultes et leur emploi abusif dans la publicité. » Friedmann, 87 ans, a étudié le phénomène nain en autodidacte pendant 35 ans et en a même écrit un manuel (judicieusement intitulé « Zipfel Auf ! – alles über Gartenzwege »). Bien sûr, une guerre amusante a lieu entre l’AIPNJ et le FLNJ, que Friedmann qualifie d’ailleurs d’organisation criminelle.
Le phénomène nain est étudié par maints sociologues, qui semblent y voir un véritable révélateur social. En effet, lorsqu’est soulevé un débat mettant en jeu ces ornements jardiniers, les réactions sont vives, spontanées et divisées. « Tourner en dérision le nain de jardin, c’est avoir le fou rire du dominant, de celui qui se trouve dans le bon camp. » raconte le sociologue Jean-Claude Kaufmann. D’après lui, tous ceux qui ridiculisent les nains de jardin se sentiraient culturellement supérieurs. Un tel humour, basé sur le mépris de la culture populaire, connaîtrait actuellement une déconcertante croissance. Le microsociologue Patrick Boumard poursuit l’analyse du phénomène : « Au Canada, j’ai vu des nains de jardin noirs ! C’était dans une réserve d’indiens. C’est clair qu’il y a projection de fantasmes. » Ne parlons surtout pas de Freud, on n’en finirait décidément plus…