Téléprésence et réseautage informel au sein des communautés de pratiques distribuées

Introduction

Nous observons actuellement une transition entre l’ère de l’interaction homme-machine dominées par le « modèle du bureau », où typiquement des tâches spécialisées sont accomplies à partir d’un poste fixe; et l’ère de l’informatique ubiquitaire, où l’interaction se fait avec des systèmes d’informations reliés en réseau qui s’intègrent à notre vie quotidienne, parfois même sans que nous ayons à interagir avec une interface ou un dispositif physique.

La réalité virtuelle et les technologies immersives ont été depuis longtemps exploitées dans les œuvres de science fiction, mais ont également fait l’objet de développements technologiques bien réels qui ont inspiré de nombreuses études en sciences de la communication. Nous nous intéressons ici au cas de la téléprésence, qui survient lorsque deux ou plusieurs individus participent à une communication médiée par un système d’information, et qui donne à ses participants la perception de partager un même espace. Nous argumentons que la téléprésence est une solution technologique permettant d'accroître la qualité des communautés de pratique distribuées en permettant à ses membres de s'adonner au réseautage informel.

Communautés de pratique distribuées et réseautage informel

Dans Cultivating Communities of Practice, Wenger, McDermott et Snyder définissent les communautés de pratique comme étant des «groupes de personnes qui partagent une préoccupation, un ensemble de problèmes ou une passion sur un sujet donné, et qui approfondissent leur connaissance et leur expertise de ce domaine en interagissant de manière régulière.» .

Les participants à ces communautés se réunissent et échangent, que ce soit dans le monde physique ou de manière virtuelle, parce qu'ils y tirent certains avantages. Ils peuvent y recevoir des conseils, y trouver des solutions à leurs problèmes, ou simplement des points de vue inspirants sur leur pratique. On y élabore des codes et des standards, et on y échange des bonnes pratiques.

Nous nous intéressons particulièrement aux communautés de pratique distribuées, dont les membres sont répartis en des lieux physiques distincts, que ce soit dans la même ville ou à l'échelle mondiale. Un exemple typique est celui d'une entreprise ayant des bureaux dans plusieurs villes, ou dans plusieurs secteurs d'une même ville. Dans Wenger et al., les communautés de pratique distribuées sont définies comme étant celles «qui ne peuvent se baser sur des échanges en face à face et des interactions réelles comme moyen principal pour connecter les membres». Avec la mondialisation et le développement des réseaux de télécommunications internationaux, ce type de communautés devient de plus en plus la norme. Ceci n'est pas seulement vrai au sein du monde des affaires, sur lequel se concentre Cultivating Communities of Practice. Le Web a grandement facilité la communication entre les communautés de tout types, partout dans le monde. Par exemple, avant l'avènement du Web, les clubs de lecture étaient surtout locaux et organisés au sein de bibliothèques publiques. On voit maintenant l'émergence de communautés d'amateurs de livres en ligne qui se rejoignent et s'organisent par domaine d'intérêt partout dans le monde. Et cela est de plus en plus vrai pour toutes les pratiques et tous les domaines d'intérêt. 

Mettre sur pied et animer une communauté de pratique dont les membres sont physiquement distants et partagent parfois des cultures distinctes est un défi de taille. Les outils de communications utilisés par ces communautés distribuées, qu'il s'agisse de forums de discussion en ligne, ou même de la téléconférence et de la visioconférence, montrent rapidement leurs limites. Dans tous ces cas, la présence des membres de ces communautés n'est réellement visible que lors des interventions et contributions. Wenger et al. relèvent que, contrairement aux rencontres en personne, «les téléconférences et les sites Web n'offrent pas de possibilités simples pour le réseautage informel», ce qui constitue un obstacle de taille pour la saine vitalité des communautés de pratique distribuées.

Pour Michele Wierzgac, un réseau informel se distingue par l'absence d'effort individuel déployé pour créer et maintenir vivant le réseau. À l'opposé, «le réseau formel est souvent rattaché à une culture organisationnelle, telle qu'une philosophie formelle, une mission, une structure, une direction, des membres, des critères d'admissibilité et du financement.» Wenger et al. discutent du délicat mariage d'une communauté et de son organisation mère: comment parvenir à assurer la «vivacité» de la communauté de pratique alors qu'elle devient partie intégrante d'une organisation, de ses codes et de ses contraintes? La clé, pour Wenger et al., réside en partie dans un dosage mesuré permettant de laisser place à des dimensions autant formelles qu'informelles: «les communautés atteignent une vivacité à travers un mélange d'espaces publics et privés qui encouragent diverses formes de participation.»

Dans The well-connected community: networking to the edge of chaos, Allison Gilchrist argumente qu'une communauté bien connectée («a well-connected community») en est une où les membres sentent qu'ils font partie d'un réseau serré de relations humaines interconnectées («interlocking relationships»). Cette expérience communautaire serait à la fois le résultat et le contexte du réseautage informel, qui établit les conditions pouvant mener à des actions collectives.

Tel que nous l'avons vu, les outils textuels en ligne tels que les forums de discussion offrent des opportunités limitées de réseautage informel, et on pourrait en dire autant des outils de téléconférence et de visioconférence, qui doivent être planifiées et sont souvent très structurés. En raison des rares opportunités de réseautage informel pour les communautés de pratique distribuées, le niveau de connexion véritable entre les membres est nécessairement limité. Mais est-il possible d'imaginer des solutions technologiques qui offriraient des possibilités de réseautage informel inégalées par les technologies actuellement en utilisation? Nous argumentons que la téléprésence pourrait permettre de faciliter le réseautage informel au sein de communautés distribuées, et nous en explorons les possibilités. 

Téléprésence

Dans Defining Virtual Reality : Dimensions Determining Telepresence, Jonathan Steuer définit la réalité virtuelle selon l'angle de l'expérience humaine à travers les concepts de présence et de téléprésence. Il définit la présence comme étant l'expérience que l'on a de son environnement physique. Pour Steuer, ce qui détermine notre sentiment de présence n'est donc pas l'environnement physique réel qui nous entoure mais la perception que l'on en a. Quand cette perception est médiée par une technologie, on parle alors de téléprésence. On est alors forcé de «percevoir simultanément deux environnements séparés: l'environnement physique dans lequel on est réellement et celui présenté via le médium. Le terme téléprésence peut être utilisé pour décrire la préséance de la seconde expérience sur la première.»

La technologie de téléprésence, aussi appelée ultra-vidéoconférence, fait actuellement l’objet de développements technologiques importants, notamment par l'entreprise de télécommunications Cisco. On peut s’attendre à un accroissement rapide de l'accessibilité de ces technologies dans les années à venir, lorsque les réseaux de fibres optiques nécessaires à leur fonctionnement seront pleinement déployés. À Montréal, le Réseau d’information scientifique du Québec (RISQ), la Société des arts technologiques (SAT) et le McGill Ultra-Videoconferencing Research Group s’intéressent à ces questions depuis plusieurs années. La SAT, en particulier, a organisé un concert dont les membres jouaient ensemble avec plusieurs centaines de kilomètres de distance. Ils ont récemment mis sur pied, avec le concert du RISQ, une liaison entre la Grande bibliothèque et le Greath Northen Way Campus de Vancouver, permettant des interactions entre individus éloignés par le biais de bornes de téléprésence.

Avec le raffinement de la technologie de téléprésence, il y a lieu de se questionner sur les nouveaux modes de communication qui peuvent émerger d’une accessibilité à de telles technologies, et en particulier de la communication entre communautés de pratique distribuées. Pour ce faire, nous envisageons un futur rapproché où il est possible et réaliste d'implanter des dispositifs de téléprésence permettant de facilement mettre en réseau des espaces physiques séparés géographiquement par n'importe quelle distance, afin de créer l'illusion que ces espaces forment un seul environnement connecté en temps réel. Nous ne discutons pas ici des détails technologiques permettant d'atteindre un tel niveau d'immersion.

Scénarios de réseautage informel par téléprésence

L'implantation de dispositifs de téléprésence pour relier entre eux les membres de communautés de pratique n'est pas encore chose du présent, ce qui nous contraint à mener certaines «expériences par la pensée». Nous imaginons donc, dans cette troisième partie, différents contextes où des dispositifs de téléprésence pourraient permettre de créer des occasions de réseautage informel au sein de communautés de pratique distribuées. Nous imaginons deux cas mettant en scène des communautés différentes.

Cas 1 – Communauté scientifique. Ex.: départements de physique

Prenons le cas d'un département de physique, par exemple celui de l'Université de Montréal. Les professeurs et étudiants du département ont des nombreuses occasions d'échanges en face à face avec leurs collègues des autres universités à l'occasion des colloques internationaux et d'autres événements scientifiques. Autrement, la communication entre collègues internations se déroule virtuellement ou par téléphone. Dans tous les cas, les connections sont effectuées de manière planifiée. 

On peut aisément imaginer un dispositif de téléprésence reliant en permanence (pendant les heures de bureau), le département de physique de l'Université de Montréal avec d'autres centres de recherches et universités, dans les limites du décalage horaire entre tous ces lieux. Concrètement, on pourrait imaginer que tous les lundi, un mur complet du couloir principal du Département de physique serait relié à une surface de même dimension dans le hall d'entrée du Perimeter Institute (un centre de recherche en physique théorique), en Ontario. Ces deux zones pourraient être situées dans des zones très fréquentées, mais aménagées de manière à permettre à des collègues distants de se saluer, puis de s'installer pour discuter. Un professeur ayant fait connaissance d'un collègue lors d'un colloque pourra donc le recroiser par hasard et approfondir ses liens avec lui, même si celui-ci est situé à des centaines de kilomètres de chez lui. 

Cas 2 – Communautés de fournisseurs et de clients. Ex.: firme d'architecture

Les auteurs de Cultivating Communities of Practice terminent leur ouvrage en rêvant que des communautés de pratiques soient utilisées plus largement, et notamment pour rapprocher les entreprises de leurs fournisseurs, distributeurs et clients. On peut imaginer le cas d'une firme d'architecture souhaitant suivre les projets lorsqu'ils entrent en phase de construction et lorsqu'ils sont inaugurés. 

Dans sa cafétéria, ou dans un autre espace fréquenté, la firme pourrait relier les murs à des espaces correspondants de chacun des projets en phase de construction ou terminés depuis moins d'un an. Cette installation pourrait permettre des rencontres aléatoires entre les architectes, les contremaîtres et les travailleurs de construction, puis entre les architectes et les usagers des immeubles eux-mêmes, une fois que celui-ci aura été inauguré. Ces échanges informels pourront peut-être aider les architectes dans leur travail, leur rappelant quotidiennement que leur travail conceptuel se concrétise et a un impact direct sur le quotidien de nombreux individus.

Conclusion

Dans notre société du savoir, la circulation de la connaissance est devenue un enjeu stratégique de taille pour les organisations, et la communication médiée par la technologie est devenue une réalité quotidienne pour pratiquement tout le monde. Les communautés de pratiques, conceptualisées par Wenger dans les années 1990, permettent de comprendre les groupes que nous occupons tous, et qui ont pour principale caractéristique de permettre de parfaire, de partager et d'exercer ses propres connaissances sur un domaine de pratique quotidiennement avec ses semblables. La mondialisation de l'économie et la montée en importance d'Internet ont rendu les communautés de pratique de plus en plus distribuées sur un large territoire.

Or, cette distribution géographique affaiblit les possibilités de connexion entre les membres des communautés de pratiques, notamment en raison du peu d'opportunités pour le réseautage informel. Nous avons tenté de voir si des dispositifs de téléprésence peuvent être utilisés pour créer des occasions de réseautage informel au sein de communautés de pratique. Nous avons pour ce faire imaginé deux scénarios où une telle technologie pourrait être déployée à cette fin. Nous sommes bien sûr conscients des limites technologiques actuelles de la téléprésence et n'avons pas, dans le cadre de ce travail, réfléchi aux conséquences que peuvent entraîner des dispositifs permanents de téléprésence, autrement que ses possibles effets positifs dans le renforcement de relations entre les membres de communautés distribuées.

Bibliographie

Gilchrist, A., The well-connected community: networking to the edge of chaos, Community Development Journal 35:264-275 (2000)

Steuer, J., Defining Virtual Reality : Dimensions Determining Telepresence, Journal of Communication, 4(24) (Autumn, 1992), 73-93

Weiser, M., Ubiquitous computing, <http://www.ubiq.com/hypertext/weiser/UbiHome.html>, consulté le 3 avril 2010

Wenger, E., McDermott, R. & Snyder, W. M. (2002), Cultivating Communities of Practice: A Guide to Managing Knowledge. Boston: Harvard Business School

Werzgac, M., The Power of Informal Networks, Meeting West Magazine, 2005, <http://www.meetingsfocus.com/Magazines/ArticleDetails/tabid/136/ArticleID/4661/Default.aspx>, consulté le 2 avril 2010

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