Idée de projet 994: Atlas de la société civile
Un dimanche douillet du mois de mai, Luc se rend chez son amie Gisèle pour un brunch organisé à l’occasion de sa fête. Pendant l’après-midi, les amis discutent au salon et Luc remarque un beau livre sur la table à café. Un grand livre vert foncé, à couverture rigide, plutôt épais. En grandes lettres dorées, on peut y lire: Atlas de la société civile du Québec 2029.
Curieux, il l’ouvre au hasard à la page 125: «Loisir — Sport et activité physique — Montérégie». Sur les deux grandes pages, il découvre une représentation visuelle d’organismes de toutes sortes ancrés en Montérégie et travaillant dans ce secteur. Chaque organisation est représenté par un cercle dont la taille représente le budget annuel. Des lignes entre les cercles permettent de révéler les organismes qui agissent comme noeuds dans l’écosystème — ce qui sans surprise correspond dans ce cas à une table de concertation sectorielle. Chaque lien est qualifié: «membre», «partenaire», «client», etc. À droite du graphe, un petit texte signé d’une certaine Martine Provencher, de Loisir et Sport Montérégie, partage sa perception de l’état de l’écosystème cette année.
Luc remarque que chaque nom d’organisation est associé à un numéro. Il se demande ce que ces numéros signifient, et en feuilletant, il découvre que les 200 dernières pages de l’Atlas contiennent les énoncés de missions et certaines données (budget, nombre de membres, nombre d’employé·es, année de fondation, etc.) pour chaque organisation listée dans l’Atlas.
«Luc? Luc!»
Luc lève la tête du livre. Il était parti loin.
«Oh! Gisèle, wow, ce livre est incroyable! Je ne savais pas que ça existait.»
«Ah, oui! J’ai reçu ça en cadeau hier. Regarde au début du livre si tu veux voir une vue d’ensemble.»
Gisèle lui montre deux pages doubles où on peut voir une vue d’ensemble de la société civile québécoise. Il ne s’agit pas d’une représentation géographique, mais d’une visualisation des différents secteurs — santé, éducation, alimentation, habitation, économie, culture, etc. On voit dans cette représentation la morphologie de ces milieux, leurs intersections, leur taille relative. On voit où et comment ces secteurs s’entrecoupent et leur importance relative. Comme dans la vue mondiale d’un atlas géographique, il n’y a pas tous les détails à cette échelle, mais on peut voir le nom des principales organisations qui agissent à l’échelle du Québec. Des indications claires réfèrent à des sections de l’atlas. Pour voir en détail le secteur culturel, il faut aller aux pages 98 à 114.
Gisèle est visiblement heureuse de l’intérêt de son ami pour ce livre qui la fascine également. «C’est vraiment intéressant», dit-elle. «Un peu comme les cartes géographiques, qui doivent utiliser des techniques comme la projection de Mercator pour représenter en 2D une réalité 3D, la version imprimée de l’Atlas propose plusieurs représentations 2D d’un modèle qui a en réalité beaucoup plus de dimensions. Pour chaque organisation de la société civile, l’Atlas rassemble les données sur les localisations principales, portées géographiques, échelles d’intervention, formes juridiques, budgets, nombre d’employé·es, secteurs d’activités, thématiques, affiliations, etc. Heureusement, le tout peut être consulté et interrogé en ligne.»
Leur ami d’enfance Mario, qui écoutait d’une oreille leur conversation, leur envoie: «Ok, mais à quoi ça sert?»
Luc lui répond du tac-à-tac: «Un atlas, ça sert à se repérer! Et à comprendre le monde. Regarde, c’est intéressant.» il ouvre une page au hasard. «Voyons voir… Ok. Connais-tu les Maisons de la famille? En fait, savais-tu qu’il existe au Québec 288 organismes communautaires qui viennent en aide aux familles? Quand même!»
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Jasmine avait depuis la 5e année très hâte de commencer le secondaire, mais elle n’avait pas soupçonné à quel point elle aimerait autant ses cours d’univers social.
Son enseignante, Marty-Paule, leur avait présenté au début de l’année le fonctionnement de notre système démocratique, en expliquant bien tout le processus électoral et de représentation politique. Sa classe avait aussi appris que la démocratie se vit aussi dans les entreprises d’économie sociale et au sein des milliers d’organisations collectives qui tapissent la société civile. C’était nouveau pour Jasmine, qui savait qu’il y existait des entreprises privées, mais ne connaissait pas vraiment les autres modèles.
Depuis quelque semaines, Marty-Paule leur présentait plus en détail comment nous nous organisons au Québec pour intervenir sur le terrain, offrir de nombreux services de proximité à la population, se concerter et défendre nos droits. L’enseignante s’appuie pour cette matière sur l’Atlas de la société civile, version papier et web, adapté pour le cours d’univers social du secondaire et validé par un comité scientifique interdisciplinaire. Elle était d’ailleurs très heureuse que son centre de services scolaire leur ait fourni la dernière version de la grande carte de la société civile qui arbore le mur de sa classe. La précédente carte datait de quelques années et il manquait plusieurs nouveaux acteurs importants — des mouvements sociaux, notamment.
Grâce à son cours d’univers social, Jasmine découvre toute une partie du monde qu’elle ne soupçonnait pas et qui rejoint ses valeurs. Elle découvre l’histoire de l’action collective au Québec. Cela la rend très fière, et lui donne espoir pour l’avenir — car elle est souvent inquiète pour le futur de l’humanité. Nous ne sommes pas laissés à nous-mêmes, se dit-elle. C’est rassurant de voir que la population s’organise et que tout le monde n’est pas guidé par la soif du pouvoir et de l’argent.
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Josée dirige depuis peu un organisme communautaire dans le secteur de l’accueil des nouveaux arrivants à Trois-Rivières. Elle observe une augmentation des enjeux d’accès au logement parmi la population immigrante aînée, et souhaite en discuter avec des acteurs qui travaillent sur les questions de l’accès au logement et du vieillissement de la population — deux secteurs qu’elle connaît peu et dans lesquels elle a peu de contacts.
Elle se rend donc sur la version web de l’Atlas de la société civile. Elle voit par défaut — basé sur sa précédente recherche — l’écosystème de l’immigration en Mauricie. Elle modifie les filtres pour afficher ceux du vieillissement et de l’habitation. Elle repère aisément deux ou trois organisations centrales et elle décide de contacter la DG de la Table de concertation des aînés et des retraités de la Mauricie, ainsi que la DG de la Table de concertation en logement social et communautaire de la Mauricie. «J’aimerais explorer avec vous comment nos trois écosystèmes peuvent travailler de plus près pour soutenir les personnes aînées immigrantes dans leur accès au logement», leur écrit-elle.
L’année suivante, un nouveau programme intersectoriel aura vu le jour.
Tant qu’une de leurs trois organisations n’oublie pas de nommer leur partenariat lors du recensement annuel, de nouveaux liens entre leurs organisations devraient être visibles dans l’Atlas de l’année prochaine.
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Je pourrais continuer encore longtemps à présenter des petits cas qui illustrent comment je crois que l’Atlas de la société civile pourrait être une ressource précieuse pour appuyer le travail des acteurs et sensibiliser la population à l’existence et à la richesse de notre société civile.
Imaginons un instant qu’un tel atlas ait existé depuis 1950. Nous pourrions, à travers une navigation temporelle — un peu comme ce que l’on peut faire sur Google Earth pour voir l’évolution de la déforestation et de la fonte des glaces — voir l’essor des nombreuses luttes sociales, du mouvement communautaire, du mouvement de l’économie sociale, l’arrivée des CLSC, puis leur démantèlement, l’émergence, puis la disparition des acteurs de développement économique communautaire, et bien plus. Sur le temps long, un atlas mis à jour annuellement permet d’offrir une lecture annuelle de l’état de la santé et du dynamisme de notre tissu communautaire, de notre secteur culturel, du développement économique régional, et bien plus.
Bien sûr, il faudrait que toutes ces données soient récoltées de manière volontaire, respectent les plus haut standards de gestion éthique des données et soient disponibles gratuitement et en libre accès.
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Si vous me connaissez, vous le savez: j’ai en moi beaucoup d’idées de projets. Avec ce blogue, je vais tenter de les écrire et de les partager plus régulièrement. Plusieurs de ces idées — comme le wagon surprenant et Radio-fête — ne sont que des exercices de l’imagination, pour le plaisir.
L’Atlas de la société civile fait toutefois partie des idées dont l’impact et le caractère structurant me semble assez élevé pour justifier la mobilisation des ressources requises pour passer de l’idée à l’action. Par ailleurs, c’est une idée ambitieuse mais qui me semble réalisable.
J’espère un jour avoir le temps de mettre en oeuvre cet projet d’Atlas, que ce soit via Projet collectif, la Société des projets ou un autre véhicule — et certainement avec une panoplie de partenaires incontournables pour ce type de projet. S’il y a parmi mes lecteur·ices une personne qui souhaite piloter une telle initiative, n’hésitez pas à m’interpeler!
Image générée avec Gemini